Le Meunier, son Fils et l’Âne : l’impossibilité de plaire à tout le monde

Le meunier, son fils et l'âne, se libérer du regard des autres

Changer de tenue parce qu’une remarque a fait mouche. Retarder une annonce parce qu’on redoute une réaction. Reformuler trois fois un message pour qu’il ne froisse personne. Le manège est épuisant et personne n’y échappe complètement.

Cette fable circule depuis huit siècles, d’abord en arabe, puis dans toute l’Europe. La Fontaine en a donné la version française la plus connue. Elle démonte le manège en quatre étapes.

Un meunier et son fils partent au marché avec leur âne. Un premier passant se moque de les voir marcher à pied à côté d’une bête aussi robuste. Le père fait monter son fils.

Plus loin, des vieillards s’indignent de voir l’enfant installé pendant que le père s’épuise. Le fils descend, le père monte.

Des femmes crient alors au scandale devant cet homme égoïste qui fatigue son pauvre enfant. Désespéré, le meunier fait monter son fils derrière lui.

Un dernier voyageur les traite de bourreaux pour surcharger une si petite bête. Pour faire taire tout le monde, le père et le fils finissent par porter l’âne sur leurs épaules, sous les rires du village.

À force d’écouter chaque passant, ils ont fini par porter l’âne.

La morale du meunier

Chaque critique prise isolément se tient parfaitement. Le premier passant a raison, les vieillards aussi, les femmes également. Le problème apparaît uniquement quand on les additionne : elles se contredisent toutes.

Voilà ce que la fable démontre proprement. Un public n’a jamais un seul avis. Chercher l’approbation générale revient à poursuivre une cible qui n’existe pas, et le seul résultat garanti reste le ridicule.

Cela ne signifie pas qu’il faille se boucher les oreilles. Le meunier aurait pu retenir un avis, celui d’une personne dont le jugement lui importait vraiment, et laisser passer les autres. Se libérer du regard des autres consiste moins à ignorer tout le monde qu’à choisir soi-même les quelques voix qui comptent.

Un détail achève la démonstration. Aucun des passants ne fait la route avec eux. Ils lancent leur remarque et poursuivent leur chemin, sans jamais porter le moindre sac. Ceux qui commentent votre vie ne la vivent pas.

D’où vient cette fable

On la range volontiers chez Ésope. Elle n’y était pas au départ. La plus ancienne version connue est arabe : elle se trouve chez l’écrivain Ibn Said al-Maghribi, au XIIIe siècle. Elle a rejoint plus tard le corpus ésopique, où elle porte le numéro 721 de l’index Perry.

Son parcours européen se suit très bien : Jacques de Vitry au XIIIe siècle, l’Espagnol Don Juan Manuel dans El Conde Lucanor en 1335, le Pogge dans ses Facéties en 1450, puis Jean de La Fontaine, qui ouvre avec elle le livre III de ses Fables en 1668. Elle figure aussi dans le corpus de Nasreddin Hodja, la grande figure facétieuse du monde turc et persan. Huit siècles, quatre langues, une seule morale.


Les fables anciennes voisinent chez nous avec des récits plus récents. Tout est réuni dans nos textes inspirants.

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