Le burn-out a monopolisé la conversation sur l’épuisement professionnel. On parle de surmenage, de stress chronique, d’effondrement nerveux.
Catherine Testa« Le burn-out a un visage, on le reconnaît. Le bore-out et le brown-out aussi, mais on n’ose pas les nommer. »
Mais pendant ce temps, deux autres syndromes tout aussi dévastateurs restent dans l’ombre : le bore-out et le brown-out. Ces formes invisibles de l’épuisement au travail méritent la même attention, avec des mécanismes qui leur sont propres.
Et parce que la culpabilité y joue un rôle majeur (« comment puis-je être épuisé quand je ne travaille pas assez ? »), elles restent largement ignorées et taboues.
Le burn-out vient de la surcharge de travail.
Le bore-out vient de la sous-charge et de l’ennui.
Le brown-out vient de la perte de sens au travail.
Trois épuisements différents, une même souffrance invisible. Et surtout, des solutions concrètes pour s’en sortir.
Dans cet article, nous explorons ces trois formes d’épuisement qui façonnent la santé mentale de millions de salariés. Parce que comprendre ce qui nous vide, c’est déjà le premier pas vers la guérison.

Burn-out, bore-out, brown-out : 3 définitions
Le burn-out désigne un épuisement provoqué par une surcharge de travail prolongée. Le bore-out désigne un épuisement provoqué par l’ennui chronique et la sous-charge. Le brown-out se caractérise par une perte de sens, quand les tâches paraissent absurdes ou contraires aux valeurs. Trois causes opposées, une même souffrance au travail.
Avant de pouvoir différencier ces trois syndromes, il faut les définir précisément. Chacun représente une forme distincte de malaise professionnel, avec ses causes, ses symptômes et ses conséquences.

Tableau comparatif complet
Le burn-out, le bore-out et le brown-out se distinguent sur sept critères : la cause principale, l’émotion dominante, le symptôme physique, le rapport au travail, la culpabilité ressentie, la reconnaissance sociale et le risque principal. Le tableau ci-dessous les compare ligne par ligne.
Pour mieux visualiser les différences entre ces trois formes d’épuisement, ce tableau décortique chaque aspect :
| Critère | Burn-out | Bore-out | Brown-out |
|---|---|---|---|
| Cause principale | Surcharge de travail prolongée | Sous-charge ou tâches triviales | Perte de sens, absurdité des tâches |
| Émotion dominante | Épuisement, frustration | Ennui, désengagement | Cynisme, culpabilité, dégoût |
| Symptôme physique courant | Fatigue intense, insomnies | Lassitude, apathie, léthargie | Fatigue morale, vide existentiel |
| Rapport au travail | Engagement élevé, puis rupture | Désengagement progressif | Doute sur l’utilité de ses actions |
| Culpabilité ressentie | Faible (« j’ai trop travaillé ») | Forte (« je ne fais rien ») | Très forte (« mon travail est inutile ») |
| Reconnaissance sociale | Peut être perçu comme courageux | Fortement taboue | Très mal comprise |
| Risque principal | Dépression, maladies cardiaques | Atrophie cognitive, dépression | Décrochage total, cynisme chronique |

Le bore-out en détail
Le bore-out désigne un syndrome d’épuisement professionnel provoqué par l’ennui chronique et la sous-charge de travail. Le salarié dispose de trop peu de missions, ou de missions trop pauvres pour mobiliser ses compétences. Son énergie s’épuise par le vide, avec des conséquences comparables à celles du burn-out : troubles du sommeil, anxiété, perte de confiance.
Qu’est-ce qui cause le bore-out ?
Le bore-out résulte de conditions de travail bien identifiées, qui laissent l’employé numériquement présent mais psychologiquement absent. Plusieurs facteurs le favorisent :
« J’arrivais à 9h, je repartais à 18h, et entre les deux je ne faisais presque rien. Tout le monde pensait que j’étais chanceuse. Moi je rentrais chez moi vidée, en pleurs. Personne ne pouvait comprendre. »
Les symptômes spécifiques du bore-out
Contrairement au burn-out, qui crie à tue-tête, le bore-out s’installe en silence. Les signaux d’alerte qui doivent vous mettre la puce à l’oreille :
- Sentiment de vide au travail, manque de stimulation intellectuelle
- Ennui intense qui déborde en dehors du bureau
- Apathie progressive, démotivation sans raison apparente
- Perte de confiance en ses compétences (« suis-je devenu inutile ? »)
- Fatigue émotionnelle paradoxale : on est reposé physiquement, mais vide mentalement
- Isolement social au travail, retrait progressif de l’équipe
- Anxiété concernant l’avenir (« qu’est-ce que je deviens ? »)
Pourquoi le bore-out reste tabou
Le bore-out est le parent pauvre de la conversation sur la santé mentale professionnelle. Pourquoi ? La culpabilité. Alors que les victimes du burn-out peuvent crier « j’ai travaillé trop dur ! », celui qui souffre du bore-out vit une contradiction interne insoutenable : « Je suis payé à ne rien faire… alors pourquoi suis-je épuisé ? » Cette culpabilité silencieuse l’empêche de parler, de demander de l’aide, ou même de reconnaître son propre malaise.
Ajouter à cela une société qui valorise le surmenage et le dévouement professionnel, et vous obtenez un parfait cocktail de honte. Le bore-out est donc l’épuisement invisible par excellence.

Le brown-out en détail
Le brown-out se caractérise par une perte progressive de sens au travail. Le salarié garde sa charge et ses compétences, mais ne comprend plus à quoi sert ce qu’il produit. Les tâches lui paraissent absurdes ou contraires à ses valeurs, et son engagement s’effondre, remplacé par le cynisme et la culpabilité.
La notion de « bullshit job »
En 2013 dans un essai, puis en 2018 dans son livre Bullshit Jobs: A Theory, l’anthropologue américain David Graeber, professeur à la London School of Economics, a popularisé un concept qui a profondément résonné : les « bullshit jobs » : des emplois dont les travailleurs eux-mêmes ne comprennent pas l’utilité. Ces postes existent pour exister. Les réunions génèrent d’autres réunions. Les rapports sont rédigés pour justifier d’autres rapports. C’est le brown-out.
Deux sondages YouGov menés après cet essai donnent la mesure du phénomène : 37 % des actifs britanniques interrogés en 2015 estiment que leur travail n’apporte aucune contribution utile au monde, et 40 % des actifs néerlandais répondent la même chose dans une enquête équivalente. Graeber a lui-même reconnu que ces chiffres dépassaient ce qu’il imaginait. Pensez-y : près de quatre actifs sur dix pourraient se demander, chaque jour, pourquoi ils existent professionnellement.
Qu’est-ce qui cause le brown-out ?
- L’absurdité des tâches : des objectifs contradictoires, des processus inefficaces qu’on perpétue « parce qu’on a toujours fait comme ça »
- La déconnexion avec l’impact réel : ne pas voir comment son travail aide vraiment quelqu’un ou l’entreprise
- Les tâches administratives creuses : remplir des formulaires pour remplir d’autres formulaires, satisfaire des métriques artificielles
- Les valeurs contradictoires : travailler pour une entreprise dont les valeurs contredisent vos principes
- Les changements de direction constants : pivots stratégiques qui annulent le travail précédent, donnant l’impression que tout est provisoire
Les symptômes spécifiques du brown-out
- Sentiment profond que le travail n’a pas de sens réel
- Cynisme envers l’entreprise, ses dirigeants, ses processus
- Culpabilité intense : « Pourquoi suis-je payé pour ça ? »
- Dissonance cognitive permanente entre ses valeurs et ce qu’on fait
- Fatigue existentielle, sensation de vie gaspillée
- Engagement émotionnel qui s’effondre progressivement
- Questions existentielles : « Est-ce que ma vie compte vraiment ? »
Brown-out et Graeber : redéfinir le travail
David Graeber décrivait une forme de contrôle social : on nous maintient dans des emplois futiles pour nous garder dociles. Sa thèse dépasse largement l’épuisement individuel, elle vise le système lui-même. Le brown-out, c’est la prise de conscience progressive qu’on a participé, parfois pendant des années, à quelque chose d’inutile.
L’ennui au travail compte comme un facteur de risque à part entière pour la santé mentale. Que ce soit le bore-out ou le brown-out, ignorer ces signaux amplifie le malaise. La première étape est de reconnaître et nommer ce qu’on ressent, sans culpabilité.

Peut-on cumuler les trois ?
Oui. Un même salarié peut traverser les trois syndromes, souvent dans cet ordre : un burn-out provoqué par la surcharge, puis un bore-out après un retour sur un poste allégé, puis un brown-out quand la perte de sens s’installe. Ce cumul reste bien plus fréquent qu’on ne le croit.
Un salarié peut naviguer entre ces trois états de cette façon :
Le parcours type du plus-que-épuisé :
- Débute en burn-out : pression extrême, surcharge de travail, stress chronique qui culmine dans une crise (maladie, congé forcé)
- Transition vers bore-out : après une pause ou un changement de rôle, la personne se retrouve dans une position moins exigeante, souvent par manque de confiance de son employeur. L’ennui s’installe
- Glisse progressivement en brown-out : à mesure que l’absence de sens s’aggrave, la personne réalise que même les nouvelles tâches n’ont pas vraiment d’impact. Elle perd confiance dans l’entreprise et ses objectifs
De plus, certains environnements de travail favorisent naturellement la cohabitation des trois. Imaginez une grande organisation hiérarchisée où : certains managers brûlent à la tâche (burn-out), certains salariés sont placardisés (bore-out), et la majorité comprend progressivement que le système est absurde (brown-out).
Cumuler ces trois épuisements, c’est atteindre un point de rupture maximal. C’est aussi pourquoi il est crucial de les reconnaître avant qu’ils ne s’empilent.
L’épuisement déborde aussi la sphère professionnelle. La parentalité produit un effondrement très proche, avec ses propres déclencheurs et ses propres signaux, que nous détaillons dans l’épuisement des parents, un burn-out à part.

Comment s’en sortir
On sort du burn-out en réduisant la charge et en posant des limites, du bore-out en retrouvant des missions à la hauteur de ses compétences, du brown-out en réalignant son travail sur ses valeurs. La bonne nouvelle ? Chaque forme d’épuisement a ses propres solutions. En identifiant laquelle vous frappe, vous pouvez agir de façon ciblée.
Avant de choisir un levier, posez un repère chiffré sur ce que vous vivez. Notre test vous aide à mesurer votre niveau d’épuisement en quelques minutes.
Si vous êtes en burn-out
- Établir des limites claires sur les heures de travail, la disponibilité et la charge acceptable.
- Prendre du recul avec des vacances, des jours de congé et des pauses régulières.
- Chercher du soutien auprès du manager, des RH ou d’un professionnel de santé.
- Identifier le surmenage en repérant ce qui peut être délégué, éliminé ou restructuré.
- Recréer du sens en revenant aux raisons profondes qui vous ont fait choisir ce métier.
Si vous êtes en bore-out
- Demander de nouveaux défis : proposer des projets ou des missions de plus grande envergure.
- Se créer des objectifs personnels : formations, certifications, apprentissages parallèles.
- Changer de rôle ou de département : parfois, un changement interne suffit à relancer l’envie.
- Envisager un changement externe : si votre employeur ne peut pas vous stimuler, le marché le peut.
- Combattre la culpabilité : ce n’est pas votre faute si votre emploi ne vous mobilise pas assez.
Si vous êtes en brown-out
- Clarifier vos valeurs : qu’est-ce qui a vraiment du sens pour vous professionnellement ?
- Questionner l’alignement : votre travail actuel correspond-il à ces valeurs ?
- Chercher de la visibilité sur l’impact : demander à voir comment votre contribution compte réellement.
- Envisager une réorientation : parfois, il faut quitter le système plutôt que d’essayer de le changer de l’intérieur.
- Travailler avec un thérapeute ou un coach : le brown-out laisse des cicatrices profondes qu’on ne soigne pas seul.
Prenez 15 minutes et écrivez, sur une feuille ou dans un carnet :
« Je suis épuisé(e) en ce moment. Cet épuisement ressemble à du bore-out / brown-out / burn-out parce que… »
Ne cherchez pas à résoudre le problème tout de suite. Nommez-le simplement. C’est déjà le début de la guérison.

Questions fréquentes sur le bore-out et le brown-out
Pas officiellement comme le burn-out. Le bore-out n’apparaît pas dans la CIM-11 de l’OMS, mais il est identifié dans la littérature scientifique depuis 2007 et les travaux des psychologues suisses Philippe Rothlin et Peter Werder (« Diagnose Boreout »). Il produit les mêmes conséquences physiologiques qu’un épuisement classique : troubles du sommeil, anxiété, dépression.
La lassitude passagère disparaît après un week-end reposant ou quelques jours de congés. Le brown-out, lui, s’installe durablement : vous accomplissez vos tâches mais la perte de sens colonise tout votre rapport au travail. Si l’idée de retourner travailler vous démoralise chaque dimanche soir depuis des mois, il faut y prêter attention.
Oui. Dans un arrêt du 2 juin 2020 (affaire Frédéric Desnard contre Interparfums), la cour d’appel de Paris a jugé que la mise à l’écart et l’ennui prolongé pouvaient relever du harcèlement moral. L’employeur a été condamné à 5 000 euros de dommages et intérêts pour harcèlement moral et 35 000 euros pour licenciement sans cause réelle et sérieuse. Si vous êtes délibérément mis au placard, privé de missions, exclu des réunions importantes, vous pouvez saisir les prud’hommes. Constituez un dossier avec des preuves écrites et consultez un avocat spécialisé.
Parfois oui, souvent non. Si vous changez d’entreprise mais gardez le même métier désaligné de vos valeurs, le brown-out ressurgit. Un vrai travail sur le sens que vous voulez donner à votre vie professionnelle est souvent nécessaire, avec un coach ou un thérapeute spécialisé en reconversion.
Absolument. Les managers mis au placard, privés de décisions, cantonnés à du reporting sans impact, sont des cibles fréquentes du bore-out. La stigmatisation est particulièrement forte à ces postes (« tu gagnes bien ta vie, de quoi tu te plains ? »), ce qui aggrave la souffrance.
Quand l’épuisement se cache derrière l’apparence
L’une des raisons pour lesquelles le bore-out et le brown-out restent invisibles, c’est qu’ils ne correspondent pas à notre image mentale de « l’épuisement ». Quelqu’un qui s’ennuie peut sembler « aller bien ». Il arrive à l’heure, ne se plaint pas de surcharge, peut même sembler en bonne santé physique. Pourtant, l’esprit se dessèche lentement.
C’est pour cette raison que nous devons changer notre culture du travail. L’épuisement reste un signal que quelque chose ne va pas, jamais une médaille d’honneur qu’on gagne à force de surmenage. Peu importe que la cause soit « trop » ou « pas assez ».
Si vous soupçonnez que vous souffrez de bore-out ou de brown-out, consultez un professionnel. Et surtout, ne vous sentez pas coupable. Vous méritez un travail qui vous énergise, pas qui vous vide.
Catherine Testa« L’épuisement au travail n’a pas qu’un seul visage. On peut s’épuiser à trop en faire, à pas en faire assez, ou à faire des choses qui n’ont plus de sens. Dans les trois cas, la souffrance est réelle. »
Vous vous reconnaissez dans le bore-out, le brown-out ou le burn-out ? Vous avez trouvé ce qui vous a aidé à remonter la pente ? On veut vous lire.
etsionsouriait@loptimisme.comSources
- Rothlin, P. & Werder, P. : Diagnose Boreout. Redline Wirtschaft, 2007. Ouvrage fondateur du concept de bore-out.
- Graeber, D. : Bullshit Jobs: A Theory. Simon et Schuster, 2018.
- Maslach, C. & Jackson, S. E. : The measurement of experienced burnout. Journal of Occupational Behaviour, 1981, 2(2), 99-113.
- Organisation mondiale de la santé (OMS) : CIM-11, code QD85. Le burn-out y est classé comme un phénomène lié au travail, et non comme un trouble médical. 11e révision adoptée en mai 2019, entrée en vigueur en janvier 2022.
- Qapa : enquête sur les Français et l’ennui au travail, menée du 13 au 20 février 2019 auprès des 4,5 millions de candidats inscrits sur Qapa.fr, données déclaratives. 63 % des répondants déclarent trouver leur travail ennuyeux.
- YouGov : sondage réalisé en 2015 auprès des actifs britanniques, 37 % estiment que leur emploi n’apporte aucune contribution utile au monde. Enquête équivalente aux Pays-Bas : 40 %.
- Cour d’appel de Paris : arrêt du 2 juin 2020, affaire Frédéric Desnard contre Interparfums, première reconnaissance judiciaire du bore-out au titre du harcèlement moral.
- Haute Autorité de santé (HAS) : repérage et prise en charge cliniques du syndrome d’épuisement professionnel ou burnout, 2017.

Source : HAS, Épuisement professionnel.

