2021 : demain, tous diagnostiqués ? Échanges avec Émilie S. « diagnostiquée » et 100% optimiste sur sa santé mentale

Diagnsotic

Nous recevons des dizaines de messages de nos lecteurs témoignant de leurs difficultés émotionnelles en cette période : peur de l’avenir, mal de vivre, perte d’espoir, démotivation, angoisses…Certains d’entre vous se demandent même s’ils sont « normaux » d’avoir de telles pensées ou de telles émotions…Le contexte actuel met en exergue nos fragilités et nos vulnérabilités. La vérité ? Nous sommes très nombreux à nous demander si ce que nous vivons intérieurement est « normal » ou si nous devrions consulter un spécialiste en cette période.

Émilie S., une de nos fidèles lectrices, s’intéresse au sujet de la santé mentale depuis des années. Nous avons échangé avec elle sur son expérience avec la psychiatrie et sur le moment particulier du « diagnostic » en santé mentale. Un échange vivant et optimiste, loin des clichés véhiculés autour des maladies mentales. Une interview pour inspirer et donner du baume au coeur à tous ceux qui peuvent être diagnostiqués avec un trouble psychique en 2021 !

Pourquoi as-tu souhaité t’exprimer sur le « diagnostic » en santé mentale auprès de la communauté de l’Optimisme ?

J’ai beaucoup réfléchi au cours de mon parcours sur la question de « l’étiquette » et le poids des préjugés en santé mentale. Je crois fortement que 2021 va marquer un tournant dans ce domaine car il est évident que les problèmes psychologiques des gens vont monter en flèche des suites de la crise sanitaire. Il y a un paradoxe en France : nous sommes un des pays où nous consommons le plus d’anxiolytiques mais nous n’osons pas dire que nous consultons un spécialiste pour prendre soin de notre santé mentale. Je crois qu’il est impératif que les langues se délient sur ce sujet car si nous continuons à considérer un « diagnostic » établi par un professionnel de la santé comme une honte, nous allons créer une société où la confiance en soi et en l’autre sera annihilée. Or, la confiance est le pilier de notre évolution personnelle et collective. Et je tiens beaucoup à ce que les représentations sur la santé mentale changent.  

Souhaites-tu nous parler en quelques mots de ton parcours et du diagnostic que tu as reçu ?

Si je n’avais reçu qu’un seul diagnostic ! (Rires) Je vais tenter d’être brève. J’ai toujours ressenti que quelque chose « clochait » chez moi, une sorte de décalage entre ma vision du monde et celle des autres. Le fait de penser le monde « différemment » ne suffit pas à diagnostiquer une maladie mentale. Il faut également qu’il y ait une souffrance et des conséquences concrètes dans sa vie sociale, affective, familiale ou professionnelle. J’étais en grande souffrance car le monde me paraissait trop violent à mes yeux. Je ne le comprenais pas. J’avais besoin d’un monde de bienveillance, d’amour et de calme. Je ne le trouvais pas : ni dans ma famille, ni au travail, ni avec mes premières relations sentimentales. Un jour, je n’ai plus tenu dans cette société de compétitivité, vide de sens et j’ai fait une bouffée délirante aiguë à l’âge de 26 ans, ce qui a signé mon entrée dans la psychose. Mon diagnostic actuel est celui d’une schizophrénie.

Comment as-tu vécu l’annonce de ce diagnostic ?

Je n’ai pas tout de suite été diagnostiquée avec une schizophrénie. A l’âge de 26 ans, la première psychiatre que j’ai rencontrée m’a annoncé sèchement : « Vous êtes borderline et dans votre cas, il vous faudra prendre des médicaments toute votre vie ! » A la sortie de cette consultation, j’étais atterrée, j’ai cru que ma vie était finie. Cette psychiatre n’a pas donné un diagnostic mais un pronostic fataliste : elle ne laissait aucune place à la guérison, aucune place à l’espoir ou au rétablissement. Je me voyais terminer mes jours en camisole avec tout l’imaginaire qu’il y a autour de la « folie ». Donner un diagnostic de la sorte peut être ravageur pour celui qui le reçoit.

Et lorsque finalement on t’a diagnostiquée « schizophrène » ?

On m’a diagnostiquée schizophrène près de 6 ans après ma première bouffée délirante aiguë et j’avais déjà énormément cheminé par moi-même quant à mes troubles, à ma souffrance, aux hallucinations visuelles et auditives…Pour tout vous dire, aujourd’hui, on hésite encore avec un trouble bipolaire de type 1…Et tout cela m’importe peu pour être honnête.

Comme le diagnostic de « personnalité borderline » avait été totalement destructeur à l’âge de 26 ans, j’ai vécu celui de « schizophrène » de manière très sereine et très relative : comme s’il ne pouvait pas vraiment m’atteindre ni entacher celle que je suis réellement à l’intérieur de moi. Après avoir vu quinze psychiatres qui ont tous eu des avis différents sur mon « cas », j’ai compris que j’étais la seule à pouvoir me définir et que je n’étais pas obligée de laisser le regard des autres le faire à ma place. Je peux me frayer une voie de liberté intérieure au-delà des diagnostics. Je peux faire le choix de donner aux étiquettes une simple valeur « informative » lorsque j’en ai besoin dans ma vie pour progresser.

Peux-tu nous dire les enseignements que tu retiens de ces expériences quant au « diagnostic » en santé mentale ?

A mon sens, un diagnostic n’est rien d’autre qu’un jugement donné en fonction d’une grille de lecture. Le fait qu’il soit posé par un professionnel habilité qui jouit d’une aura donne de la puissance à ce jugement mais au fond, rien ne nous oblige à nous identifier à un diagnostic. J’accepte le diagnostic de schizophrénie qui donne une éventuelle orientation thérapeutique mais en rien je ne m’y identifie : je ne suis pas une maladie mentale, quelle qu’elle soit ! Cette « désidentification » au diagnostic m’a pris plusieurs années car hélas beaucoup de diagnostics sont donnés abruptement sans qu’il n’y ait une réelle conscience du danger de l’identification derrière. Pour autant, je ne suis pas dans le déni de mes symptômes et reste dans une démarche productive de rétablissement et de prévention. Un diagnostic donné dans la bienveillance peut être un vrai soulagement lorsqu’il offre la possibilité d’une direction pour aller mieux. On ne peut pas faire de généralités : le vécu subjectif d’un diagnostic est très variable d’une personne à une autre en fonction de ses croyances, de ses pensées, de sa situation et du contexte.

Je me rappelle toujours qu’un « diagnostic » est une clé de lecture à un instant T de ma vie. Trop de diagnostics sont posés de manière pessimiste comme si dès qu’on a le tampon sur le front, on doit forcément le garder toute la vie. Or, fort heureusement, nous évoluons en permanence, nous progressons, nous cheminons. Si on est « diagnostiqué » aujourd’hui, rien ne nous dit que dans un an, ce diagnostic tiendra encore la route…

Un « diagnostic » est relatif à notre culture et à notre époque. Les symptômes de ma maladie sont perçus complètement différemment dans d’autres sociétés. En rencontrant des chamanes, des tradipraticiens et des thérapeutes d’autres horizons, j’ai réalisé que les phénomènes psychiques que je vivais ne sont pas forcément considérés comme une maladie mentale dans d’autres yeux. Et cette pluralité de regards m’a permis de construire le sens de ce que je vivais et de me trouver intérieurement : j’accepte que les psychiatres occidentaux me diagnostiquent « schizophrène », j’accepte que les tradipraticiens me voient comme une « prêtresse ». Ce sont des visions aux antipodes mais toutes les deux se valent. En vérité, j’accepte d’être un peu de tout ça à la fois, ce qui fait ma singularité et mon humanité.

Qu’aimerais-tu dire à ceux qui ont peur de « consulter » un spécialiste de la santé mentale ou d’être « diagnostiqué.e » avec une maladie mentale en 2021 ?

Tant de choses, en vérité ! Déjà, c’est une force incroyable que de savoir demander de l’aide et de reconnaître qu’on a besoin d’un soutien. J’admire ceux qui le font car c’est une preuve d’humilité et de courage, c’est aussi un pas vers la connaissance de soi.

Concernant le diagnostic, c’est loin d’être une priorité en soi ! Je souhaitais l’évoquer car c’est un moment qui peut être vécu très difficilement par certaines personnes. Il peut aussi être très bien accueilli par d’autres qui ont l’impression d’avoir un « cadre » pour avancer. Mais l’essentiel n’est pas tant de savoir que l’on a tel ou tel trouble, l’essentiel est de trouver un chemin vers le mieux-être et la sérénité. Parfois, pour le trouver, il faut passer par un tiers qui vient nous aider, que ce soit un psychiatre, un thérapeute, un psychologue, un coach…

En 2021, nos vulnérabilités et nos fragilités sont au grand jour. Il est temps de les voir, de les accepter et d’exprimer notre humanité. Il n’y a aucune honte à consulter, c’est tout l’inverse : chercher son chemin, le sens de sa vie et de sa souffrance dans un tel contexte en 2021 est une preuve de maturité et de sagesse.

Et toi, quel regard portes-tu sur ta santé mentale aujourd’hui après tout ce cheminement ?

J’ai connu la souffrance psychique bien avant la crise sanitaire. Je suis passée par de nombreux stades dont celui d’envisager de mettre fin à mes jours. J’ai vécu la honte, l’humiliation, la culpabilité, le dégoût de moi-même, le désespoir à des degrés extrêmes. S’il y a une chose que je peux dire haut et fort depuis plusieurs années : je sais que je suis vulnérable ! Et le reconnaître fut les prémisses de mon rétablissement car j’ai pu enfin me considérer humaine et arrêter de courir après l’illusion d’une perfection pour être aimée des autres. Je ne suis ni forte, ni parfaite et ça me va très bien. A l’intérieur, je suis une enfant qui n’aspire qu’à la légèreté, à la joie et à l’amour. Plus je l’accepte, plus je guéris…

En 2021, de nombreuses personnes vont s’entendre dire qu’elles sont « dépressives », qu’elles font un « burnout », qu’elles ont un « trouble de la personnalité » ou qu’elles sont « hypersensibles ». L’hypersensibilité n’est pas une maladie mais c’est une étiquette comme une autre qu’il faut apprivoiser pour savoir ce qu’elle dit de nous et de notre rapport aux autres…Et c’est normal que tant de personnes « craquent » dans le contexte actuel. La pression et le mal-être dans notre société ne datent pas de la crise sanitaire : la crise est un révélateur des fissures qui ont été imposées à l’être humain se confrontant aujourd’hui aux limites d’un système malade en son sein. La vraie question est : comment allons-nous réparer ces fissures ? Sur la base d’un modèle sociétal bâti sur la solidarité, l’entraide et le non-jugement ? Ou sur les fondations d’un système individualiste, égocentré et tourné vers la compétitivité et le profit ? Les réponses à ces questions détermineront la santé mentale de la société de demain.

Si aujourd’hui je suis optimiste sur ma santé mentale malgré la lourdeur de mon diagnostic (la schizophrénie est victime de tant de préjugés), c’est parce que j’ai fait le choix conscient de vivre mon intériorité comme une grande aventure malgré la souffrance. Un jour je me suis dit : « j’ai un super objet d’étude humain : moi-même ! » Avec le temps et le recul, j’arrive à porter un regard autre sur mes troubles, qui sont comme des leviers vers la redécouverte de moi-même à travers ce qu’on a appelé la « maladie mentale ».

En fait, derrière ces « étiquettes », il n’y a qu’un seul message : « vous êtes humain et il est temps de vivre votre humanité pleinement dans la beauté de sa fragilité ! » Sachant que tant d’individus vont rencontrer en 2021 leur vulnérabilité et leur humanité, comment puis-je ne pas être optimiste ?

En 2021, la santé mentale est un sujet qui nous concerne tous, parlons-en en toute bienveillance !

Vous souhaitez apporter une réflexion, un témoignage, un commentaire à la suite de cette interview, nous vous invitons à contacter la rédaction à : etsionsouriait@loptimisme.com

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Propos recueillis par Eva Mazur

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